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L’humain préfère la cage de son système social plutôt que la liberté de la nature

L’étude des stratégies comportementales de l’espèce humaine en société incluant les déviances du système qui induisent ces comportements est un sujet complexe à documenter par l’étendue des compétences requises.

Il devient plus facile à maîtriser en utilisant des analogies comparatives comme le fait ici l’auteur Armand Farrachi dans son livre « Les poules préfèrent les cages » dont voici quelques extraits significatifs.

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http://partage-le.com/2015/08/les-poules-preferent-les-cages-armand-farrachi/

Les poules préfèrent les cages! (Armand Farrachi)

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Cet article est composé d’extraits tirés du livre « les poules préfèrent les cages », d’Armand Farrachi (Éditeur : Yves Michel Editions (2012)).

Chaque fois que le cœur ou la raison poussent à s’indigner des cruautés infligées à des êtres sensibles pour des motifs qui les dépassent, économiques, scientifiques ou politiques, il est heureux qu’un spécialiste se dresse quelque part pour rétablir la vérité contre les préjugés. Faute de travaux approfondis ou d’études poussées, les ignorants, les imbéciles ou les naïfs ont, par exemple, tendance à croire spontanément qu’une poule, une simple poule, préfère courir au soleil, gratter la terre, battre des ailes et se percher plutôt que de piétiner dans une cage de fer où le jour ne s’aventure jamais. Par bonheur, les savants, ou plutôt, ainsi qu’ils aiment à se présenter eux-mêmes, « les membres de la communauté scientifique », qui se sont penchés sur la question avec des instruments adéquats et des méthodes éprouvées, sont là pour les détromper.

Après avoir étudié « de longues années », et (selon l’expression du magazine professionnel La France agricole) de façon « relativement sophistiquée », le comportement de « plusieurs groupes de poules », des membres de cette communauté scientifique ont constaté qu’elles manifestaient en semi-liberté une tendance à l’agressivité et parfois au cannibalisme, alors qu’en cage elles se contentaient de s’arracher leurs propres plumes. Les chercheurs, qui n’auront donc jamais trouvé de poules qu’en situation de conflit et en état de stress, en viendraient vite à éliminer d’office le facteur liberté pour se demander si elles n’éprouveraient pas un plus grand « bien-être » en captivité. Dans leur langage, il faut le savoir, « le bien-être d’un animal est jugé satisfaisant s’il se sent en sécurité, n’éprouve pas de douleur, ne présente pas de symptôme d’ennui ou de frustration ».

La comparaison impose l’évidence : les poules préfèrent les cages.

En exagérant à peine, la question ne serait donc même pas de se demander comment une poule parvient à survivre en si dure captivité, mais bien de prouver scientifiquement qu’entre la basse-cour et la batterie industrielle la poule préfère la cage. Il n’y aura bientôt plus lieu de s’étonner qu’à l’aube du XXIe siècle, dans une société « avancée », de haut niveau culturel, scientifique et technique, on se propose de prouver et d’imprimer, en toutes lettres, noir sur blanc, dans des publications officielles destinées à informer ou à convaincre, qu’un être vivant à qui la nature a donné des membres pour courir, des ailes pour voler, un bec pour picorer, lorsqu’il a le choix entre la liberté et la détention, préfère être incarcéré.

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Ce que prouvent d’abord, dans leur ambition de faire autorité, de tels résultats, c’est une confiance à peu près illimitée en un processus d’abrutissement collectif, sur lequel il faudra revenir. C’est aussi que l’objectif à peine dissimulé de l’économie mondialisée est de soumettre le vivant aux conditions de l’industrie. C’est encore que la science est de plus en plus souvent appelée à la rescousse pour définir une faculté d’adaptation optimale aux pires contraintes du productivisme. Ce ne sera d’ailleurs pas la première fois, ni, assurément, la dernière, que les membres les plus zélés de la communauté scientifique voudront savoir jusqu’où peuvent être exactement reculées les limites du supportable, dans une perspective d’applications rationnelles, systématiques et normatives dont on commence à suggérer qu’elles pourraient être assimilées à un « bien-être ».

En ce sens, le sort des poules, qui ne vivent plus nulle part à l’état sauvage, qui n’ont plus aucun milieu naturel pour les accueillir, augure si bien du nôtre, au moins à titre symbolique, que le malheureux volatile ne figure ici, pour quelques pages encore, que comme métaphore. Aux yeux de l’économie fanatisée, le vivant en général et l’humain en particulier ont été, sont ou seront logés, c’est le cas de le dire, à la même enseigne, ainsi qu’on n’aura que trop vite et trop souvent l’occasion de le vérifier. Puisqu’il est donc possible de prouver que les poules préfèrent les cages, et aussi, précisons-le, que les veaux préfèrent être enchaînés tout seuls dans l’obscurité (faute de quoi ils se piétinent), que les porcs préfèrent être garrottés dans l’ordure (sinon ils s’entre-dévorent), il y a tout lieu de croire que, en y menant l’application nécessaire, on prouverait tout aussi bien que les otaries préfèrent les cirques, les orques les bassins, les poissons les bocaux, les lapins les clapiers ou les loups les enclos. Allons plus loin. Après des études convenablement menées et « relativement sophistiquées », certains n’iraient-ils pas jusqu’à prétendre que les Indiens préfèrent vivre dans des réserves, les Juifs ou les Tziganes dans des camps de concentration, que les Noirs préfèrent voyager dans la soute des navires, avec des fers aux pieds et un carcan au cou, ainsi qu’ils en administrent encore aujourd’hui la preuve en préférant s’entasser par dizaines dans des rafiots de fortune pour fuir des pays où, laissés en liberté et livrés à eux-mêmes, ils n’ont que trop tendance à s’entre déchirer ? Tel était en tout cas l’argument avancé par les esclavagistes du XIXe siècle : la servitude protégeait les nègres des guerres tribales, des mutilations rituelles et du cannibalisme, ce qui promouvait l’esclavage en mission « humanitaire », pour reprendre une des expressions les mieux portées d’aujourd’hui. Pauvres cannibales, si anxieux d’être protégés de leurs semblables ! Du temps où il suffisait de les appeler ainsi pour s’estimer fondé à les exterminer, Montaigne rapporte que les Indiens « cannibales » déportés et promenés dans les rues de Rouen « avaient aperçu qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités et que leurs moitiés (ils ont une façon de leur langage telle qu’ils nomment les hommes moitiés les uns des autres) étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté, et trouvaient étrange comme ces moitiés-ci nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice qu’ils ne prissent les autres à la gorge ou missent le feu à leurs maisons ».

En ces temps d’obscurité scientifique, ces sauvages ignoraient encore, du fond de leur sauvagerie, qu’on pourrait un jour prouver que ces « moitiés » préféraient leur misère à l’opulence des autres, et qu’au cannibalisme et aux luttes de clans on opposerait la panacée des travaux forcés au fond des mines d’argent, en tout point préférable aux risques et aux tensions de la vie communautaire.

Un homme en cage dans la citadelle de Kowloon (Hong-Kong) - image tirée du film documentaire "le Syndrome du Titanic"

Un homme en cage dans la citadelle de Kowloon (Hong-Kong) – image tirée du film documentaire « le Syndrome du Titanic«

Si les poules préfèrent les cages (on ne le soulignera jamais assez), on ne voit pas pourquoi les humains ne préféreraient pas les conditions qui leur sont faites, aussi pénibles, aussi outrageantes soient-elles, à une liberté dont ils ne sauraient faire bon usage et qu’ils retourneraient contre eux-mêmes. Il suffirait de leur expliquer, éventuellement de leur prouver, qu’ils n’ont rien à espérer de mieux que les règles imposées par d’autres, et qu’il leur en cuirait bien davantage à vouloir les changer ou s’en affranchir. […]

Chaque fois qu’une forêt est rasée, qu’une rivière est canalisée, que les animaux sauvages sont chassés ou abattus, que les prairies sont stérilisées, viabilisées, loties et bâties, un cadre artificiel, arbitraire et autoritaire est substitué à la libre nature. À mesure qu’on nous prive d’arbres, de sources et d’oiseaux, on nous pousse vers des parkings, des routes, des compteurs, des péages, des « cités », des « espaces verts », des « espaces de liberté », des bacs à sable et des programmes télévisés. Tout ce qui nous est ôté de nature nous est rendu en contraintes. Nous ne sommes plus amenés à nous situer dans le cycle des saisons, dans la succession des horizons ou dans la chaîne des générations, mais renvoyés à notre individualité, au chacun chez soi et au chacun pour soi, à des espaces restreints, à l’immédiat et au court terme. On vend dès à présent des casques, pour les oreilles aussi bien que pour les yeux, qui limitent la portée des sens à la surface des organes récepteurs et ne livrent du monde, au-delà de la cornée ou du tympan, que l’illusion. Nous ne sommes pas davantage invités à trouver notre place dans l’ordre de la nature, mais forcés de la gagner dans les symboles de la société, dans une des niches à prendre ou à laisser que nous assignent les préposés du grand chenil social. Dans cet univers tautologique qui ne renvoie qu’à ses propres signaux, tout ce qui dépasse l’individu tend à devenir anxiogène. La moindre présence est perçue comme une gêne ou une menace, la ville comme un milieu oppressant et malsain, la rue comme un espace dangereux, saturé de flèches, de balises, de passages. Les poules préfèrent les cages obligatoires et de sens interdits. Sans plus de rapport avec les rythmes du jour ou des saisons, avec le retour des migrateurs ou la montée de la sève, un temps purement chronométrique exerce sa pression ininterrompue. Perdus dans l’infinie division des tâches, séparés de leur résultat, les gestes du travail s’apparentent à des rituels abstraits, et des images en 3-D n’offrent plus de l’extérieur qu’une réalité de synthèse. Passer du travail au loisir revient à passer de l’écran de l’ordinateur à l’écran de la télévision. Ainsi se constitue peu à peu un univers d’écrans, un univers-écran, entre ce qu’il reste du monde et ce qu’il reste de nous. Dans ce système de signes, sans arbres, sans étoiles et sans soleil, l’informatisation du monde continue d’opérer sur ses sujets une exérèse de la réalité, une codification, une virtualisation du réel, comme si toute dimension spatio-temporelle s’était soudain changée en un réseau immatériel de grilles, de codes, de connexions et d’interdépendances. […]

De même que les industriels ont tout intérêt à polluer l’eau pour la dépolluer afin de la vendre et de la distribuer comme un produit, à « mazouter » ou à « amianter » pour « démazouter » et « désamianter » ensuite, à empoisonner l’air pour nous vendre des masques, ou à détruire la nature pour nous en vendre des représentations, ils ont tout intérêt à rendre la société cannibale, la concurrence sauvage et la ville agressive afin de favoriser une préférence pour les bulles et les cocons habitables, c’est-à-dire équipés de tous les biens qui permettront d’y survivre « sans symptômes de frustration ni d’ennui » grâce aux images qu’ils auront fabriquées pour les y déverser et aux anxiolytiques qui les rendent supportables. Grâce à la « convivialité » des villes modernes, les systèmes de surveillance, d’alarme et de sécurité achèveront de fortifier ces refuges en bunkers. […]

L’expérience montre qu’un individu investi d’une autorité, pourvu d’un poste officiel et d’un grade universitaire élevé peut affirmer haut et fort, le regard clair et le sourire aux lèvres, qu’il est moins dangereux de vivre près d’une centrale nucléaire que sur un site granitique, que la progression démographique crée des emplois, que le sida n’affecte que les homosexuels, que les nuages radioactifs s’arrêtent aux frontières, que les bombardements sont effectués dans l’intérêt des populations bombardées, qu’une coupe à blanc régénère la forêt, que la « libre compétition » entre les paysans du Sahel et ceux du Midwest « optimise la production mondiale », qu’abattre les oiseaux migrateurs avant leur reproduction ne retentit en rien sur leur population, que la préservation de la couche d’ozone indispensable à toute vie terrestre coûte trop cher pour être envisagée, que le clonage permettra de sauver les espèces menacées, que la déportation des populations poursuit un but humanitaire, que la destruction du monde est inhérente à la marche du progrès, ou encore, rappelons-le, que les poules préfèrent les cages. […]

Armand Farrachi

Lien associé: http://www.ogmdangers.org/intro/biblio/les_poules.htm

 

Pour la science, pour l’économie, nous n’avons plus à définir notre bien-être en fonction de nos besoins ou de nos rêves, mais selon les nécessités de l’industrie et des marchés.

Une étude «scientifique» sur le comportement des poules élevées en batterie a conclu qu’elles n’étaient pas gênées par leur cage, mais s’y trouvaient au contraire plus en sécurité qu’ailleurs. De là à prétendre que les poules préfèrent les cages, il n’y a qu’un pas. Pourquoi ne pas dire alors que les veaux préfèrent l’obscurité, les otaries les cirques, les Indiens les réserves, ou que les humains se plaisent dans un environnement dévasté ?

La science n’a plus pour but de comprendre le monde physique ou d’en maîtriser le fonctionnement, mais cherche désormais à justifier l’enfermement, la violence ou l’oppression. Ce livre dénonce la déshumanisation de notre société par l’industrie et les technologies.

Après l’avoir lu, on ne pourra plus dire : «je ne savais pas». Son ironie cinglante s’inscrit dans la tradition polémique des siècles passés.

«Si les poules préfèrent les cages (on ne le soulignera jamais assez), on ne voit pas pourquoi les humains ne préféreraient pas les conditions qui leur sont faites, aussi pénibles, aussi outrageantes soient-elles, à une liberté dont ils ne sauraient faire bon usage et qu’ils retourneraient contre eux.

 

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