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David Graeber, l’anthropologue qui veut nous débarrasser de l’Etat – Bibliobs – L’Obs

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David Graeber, l’anthropologue qui veut nous débarrasser de l’Etat

«On the Phenomenon of Bullshit Jobs»: «Sur le phénomène des jobs à la con». C’est le titre de l’article mis en ligne par David Graeber à l’été 2013. L’intellectuel américain y narrait ses retrouvailles avec un ami d’enfance, rocker de talent devenu avocat d’affaires pour assurer l’éducation de son enfant et qui lui avait présenté son nouveau travail comme totalement dénué de sens.

Esprit facétieux, Graeber avait aussitôt listé les métiers inutiles: «Directeurs généraux d’entreprise, lobbyistes, chercheurs en relations presse, télémarketeurs, huissiers de justice, consultants.» La tribune a été reprise à toute allure sur internet, traduite en de multiples langues et publiée dans «Libération», Rue89, «le Figaro» et même «l’Agefi», organe de la finance genevoise. Preuve que, lorsqu’un penseur trouve les mots pour décrire l’absurdité du système, le public est là.

David Graeber : un nom à retenir. Pilier d’Occupy Wall Street, co-inventeur du slogan «Nous sommes les 99%», contributeur régulier au «Guardian», il est devenu, à l’égal de Naomi Klein ou Joseph Stiglitz, l’un des penseurs de la contestation antilibérale. Mais c’est aussi un anthropologue de haut vol, professeur à la London School of Economics (LSE), et qui est en train de bâtir une oeuvre théorique originale.

L’enjeu: sortir du face-à-face stérile entre le discours néolibéral (qui réduit l’homme à son intérêt égoïste et au désir frénétique de consommer) et la gauche critique (pour qui seul l’Etat peut s’opposer à ces penchants naturels). Renvoyant dos à dos ces deux conceptions, Graeber pense que l’homme vit d’autant mieux avec ses semblables qu’il n’est pas soumis à un pouvoir vertical. Ce faisant, il réinvente le paradigme anarchiste, lui donnant un étonnant éclat d’actualité.

Inférieurs et supérieurs

A 53 ans, il a déjà beaucoup écrit, mais n’a commencé à être vraiment traduit en français qu’en 2013, avec «Dette. 5000 ans d’histoire». Ce best-seller – 100.000 exemplaires vendus outre-Atlantique illustre sa démarche à la fois théorique et politique. Comparant le capitalisme à d’autres civilisations, Graeber déconstruit avec brio les postulats de la pensée économique classique: non, la monnaie, le marché et le crédit ne sont pas des «lois naturelles», mais des constructions sociales qui masquent des relations de pouvoir. A l’époque antique comme dans la tradition biblique, on préconisait l’effacement régulier des dettes: pourquoi une telle revendication serait-elle taboue aujourd’hui?

Depuis, les éditeurs français rattrapent leur retard et les publications se succèdent. «La Démocratie aux marges» critique le fétichisme du vote comme fondement de la démocratie et montre comment d’autres sociétés ont opté pour des solutions politiques plus égalitaires, comme la recherche du consensus.

Dans «Comme si nous étions déjà libres», il analyse à la première personne le mouvement new-yorkais Occupy Wall Street – et l’on découvre une figure qu’on croyait disparue: celle de l’intellectuel qui ne sépare pas sa réflexion de son engagement. Militant infatigable, sollicité en permanence par les groupes d’activistes, il sillonne les lieux de lutte. Lors de sa venue en France il y a un an, entre deux entretiens avec la presse, il a rendu visite aux grévistes de Fralib à Marseille, est intervenu à un séminaire d’Attac et a participé à une soirée libertaire…

Mais l’essai le plus original est «Des fins du capitalisme», qui vient tout juste de paraître. Graeber y amorce un passionnant réagencement de la philosophie politique, grâce à des rapprochements absolument inattendus. Prenons la première partie, consacrée aux «lois d’évitement» des sociétés primitives: par exemple, un inférieur ne devait pas regarder dans les yeux un supérieur.

Sujet a priori pointu, sauf quand Graeber montre comment, à l’ère moderne, l’évitement a été pris en charge par la métaphore de la «propriété», dans tous les sens du terme. Ce qu’autrui doit respecter, ce sont mes propriétés matérielles (mes biens) ou personnelles (mon caractère). Nul hasard si l’individualisme surgit en Angleterre en même temps que la privatisation des terres communales (l’enclosure) et l’interdiction progressive des fêtes populaires, qui étaient autant d’occasions d’outrepasser les lois d’évitement. Désormais,

les êtres humains sont des individus délimités, des êtres autonomes dont l’identité est définie par ce qu’ils possèdent et dont les interactions consistent avant tout à échanger ces possessions selon les principes d’un calcul rationnel.

Bienvenue dans le monde joyeux d’Homo oeconomicus !

Les Nambikwara et nous

La force de Graeber est son érudition stupéfiante, qui lui permet de mobiliser les connaissances accumulées par l’anthropologie sur les sujets les plus variés. Dans «Dette. 5000 ans d’histoire», le rapprochement des pratiques commerciales chez les Sumériens, les Nambikwara du Brésil ou dans l’Europe carolingienne jetait une lumière cruelle sur l’européocentrisme des théories économiques classiques.

Dans «Des fins du capitalisme», ce recul l’amène à interroger la notion de «consommation» en Occident. Venue du lexique alimentaire, la métaphore s’étend désormais à presque toutes les activités humaines dites «non productives». Dans les statistiques officielles, monter une étagère, se mettre du mascara ou louer un studio pour enregistrer une chanson sont mis sur le même plan que la dégustation d’un cornet de frites. N’est-ce pas étrange ? Pourquoi ce primat donné au désir glouton, vorace, qui se répète sans fin ? Pour Graeber, nous vivons dans «une cosmologie implicite, une théorie des désirs humains et de leur satisfaction dont nous ferions bien d’interroger les tenants et aboutissants».

Par touches successives, Graeber s’efforce de reconstituer la fabrication de la modernité, d’en mettre à nu les rouages cachés. Il n’est pas le premier. C’était notamment le projet de Foucault. Mais là où le penseur français explorait les archives, l’américain pioche des contre-exemples aux quatre coins du monde. Foucault relativisait le complexe de supériorité des modernes par l’histoire, Graeber le dégonfle par la comparaison culturelle. L’anthropologie lui permet d’en faire une simple variante au sein des cultures humaines. Pour reprendre le mot d’ordre d’un historien indien en vogue dans les campus outre-Atlantique, Dipesh Chakrabarty: il «provincialise» l’Europe. A cet égard, son travail est le reflet d’une pensée américaine où la French Theory perd du terrain au profit des postcolonial studies.

Contre l’économisme

Cette logique de décentrement a deux effets. D’une part, c’est une arme redoutable contre l’économisme. A plusieurs reprises, Graeber prend un malin plaisir à tourner en ridicule Adam Smith, père fondateur de la science économique. Pour Smith (du moins tel qu’on l’enseigne aujourd’hui), l’économie diffère des autres activités humaines en ce qu’elle n’obéit qu’à la seule loi de l’utilité et de la rationalité. Elle peut donc être l’objet d’une «science» rationnelle qui n’aura pas à tenir compte des affects humains.

Or, l’anthropologie montre qu’on ne trouve nulle part cet homme par nature égoïste et calculateur qu’imagine naïvement Smith, ni ces trocs commerciaux purement utilitaires qui auraient marqué la naissance de l’économie. En réalité, partout, l’échange de biens matériels est inséparable des interactions sociales et affectives.

La thèse de Graeber est donc la suivante: la société produit des objets comme elle produit des relations sociales. Pourquoi le terme «valeur» s’applique-t-il indifféremment à une marchandise («la valeur d’un bien») et à un sentiment moral («défendre ses valeurs»)? Parce que l’homme fabrique et partage des valeurs, qu’elles soient matérielles ou morales. «Les relations économiques sont des facettes des relations humaines, et non l’inverse», résume le philosophe Martin Rueff, à qui l’on doit l’excellente traduction de l’ouvrage.

Dès lors, comme n’importe quelle autre science humaine, l’économie doit décrire les mécanismes existants, mais se garder d’en faire des dogmes indépassables. Décider, disons, si la loi du marché est une bonne chose, ça relève de la politique.

Contre l’Etat

Si cette critique de l’économie se retrouve chez d’autres penseurs (quoique rarement avec des arguments aussi précis), le décentrement anthropologique de Graeber aboutit à une autre conclusion, beaucoup plus originale: la mise en cause du rôle occupé par l’Etat dans nos imaginaires.

Cela commence par une scène avec des militants new-yorkais, racontée dans «Comme si nous étions déjà libres». En lutte contre les coupes budgétaires de la municipalité, le groupe s’était scindé en deux: les modérés proposaient un compromis, les radicaux exigeaient le maintien intégral des subventions. Brusque étonnement de Graeber:

Comment des radicaux en sont-ils venus à l’idée de laisser les choses exactement comme elles sont ?

C’est la tragédie des révolutionnaires modernes: ils se battent pour le maintien des postes de fonctionnaires, l’intégrité des services publics, la défense de l’Etat… Comme s’il était impossible de vivre sans relation verticale. N’y a-t-il pas là aussi une évidence à démonter?

Alors, encore une fois, Graeber compare. En partant de la notion de «fétiche». Le fonctionnement des fétiches dans les tribus africaines et les rituels du pouvoir en Europe présentent d’étonnantes similitudes. Mais aussi une divergence: en Europe, on croit que le pouvoir peut être rationnel ou raisonnable. En Afrique, on sait qu’il finit toujours dans l’excès. « La tradition occidentale semble combiner deux caractéristiques», résume Graeber dans un passage frappant:

D’une part, elle renferme l’hypothèse que les humains sont corrompus par des désirs sans limites, d’autre part, elle se signale par un effort insistant pour imaginer une forme de pouvoir ou d’autorité (Raison, Dieu, Etat…) qui ne soit pas corrompue par le désir, et donc demeure intrinsèquement bienveillante.

Avons-nous raison de croire en cette bienveillance ? Pas sûr… Là se trouve le lien entre anthropologie et anarchisme. D’autres peuples que nous, éloignés dans le temps comme dans l’espace, ont récusé cette conception irénique du pouvoir. En voici deux exemples, parmi d’autres. En Chine, vers l’an 400 av. J.-C, un mouvement philosophique affirma que les marchands et les fonctionnaires étaient des parasites inutiles et créa des communautés égalitaires: le projet a échoué, non sans laisser une énorme influence sur la philosophie taoïste de Lao-tseu.

Le second cas a été observé directement par Graeber à Madagascar, où il a passé deux ans à récolter des données ethnographiques. Il s’agit des Tsimihety, une tribu née du regroupement de ceux qui refusaient l’autorité du roi local, aux alentours du XVIIIe siècle. Ils voulaient vivre sans maîtres: des anarchistes avant l’heure.

En France, l’idée que des sociétés aient choisi de ne pas avoir d’Etat renvoie à la figure mythique de l’anthropologue Pierre Clastres. Ses travaux avaient frappé les milieux intellectuels dans les années 1970, avant d’être interrompus par sa mort accidentelle en 1977. Lui aussi était anarchiste, et Graeber s’inscrit clairement dans son sillage.

On peut même parler d’un courant de pensée, l’«anthropologie anarchiste», dont l’une des thèses clés porte sur la naissance de l’Etat. Chez Marx, les classes sociales préexistent à l’Etat, qui est un outil forgé par les riches pour asseoir leur domination. Il suffit donc de s’en emparer pour changer le monde. Pour Clastres, au contraire, c’est l’Etat qui engendre les classes sociales et rien ne sert d’en prendre les manettes: de nouvelles classes dirigeantes apparaîtront nécessairement, comme en URSS (1).

La maladie de l’Occident

Graeber applique le raisonnement de Clastres au monde actuel. Plutôt que de s’attaquer aux palais officiels, mieux vaut s’en tenir éloigné et créer des espaces, grands ou petits, provisoires ou durables, où l’on mettra en oeuvre une «politique préfigurative». Comprendre: une politique qui préfigure les relations égalitaires auxquelles on aspire. C’est ce que font les zapatistes au Chiapas, le «mouvement des places» en Grèce, à Istanbul ou à New York, mais aussi les zadistes à Nantes ou à Sivens.

Dans ces enclaves, on s’auto-organise, on échange, on partage, on abolit la vieille division infantilisante entre gouvernants et gouvernés, entre capables et incapables, entre savants et ignorants.

Si vous traitez les gens comme des enfants, ils seront portés à agir comme des enfants,

écrit Graeber. Et si c’était cela, la maladie de l’Occident ?

L’on retrouve alors le militant passionné qu’est Graeber. Pour lui, l’intellectuel n’est ni un messie ni un rebelle, deux postures trop répandues dans la pensée contemporaine. «Il y a des moments où la chose la plus stupide que l’on puisse faire est de brandir un drapeau rouge ou noir et de faire des déclarations provocantes.» Militer, ce n’est pas préparer le Grand Soir ni se constituer en comité directeur, c’est agir dès à présent, à l’échelon qui se présente, si réduit soit- il.

D’où sa fièvre à repérer les cas d’auto-organisation, qu’il va dénicher… jusque chez les Kurdes ! Ocalan, a-t-il écrit récemment dans le «Guardian», est un grand lecteur du «municipalisme libertaire», l’une des variantes de l’anarchisme ; depuis qu’ils se sont libérés de la tutelle d’Al-Assad, les Kurdes de Syrie s’inspireraient de ces préceptes. Un enthousiasme que les reporters qui se sont rendus sur place trouvent un peu précipité.

De façon inattendue, l’article de Graeber sur les Kurdes s’ouvre par l’évocation de son père Kenneth, militant communiste dans les années 1930, parti à 23 ans en Espagne combattre dans les Brigades internationales. Fils tardif d’un révolutionnaire, David reprend le flambeau, avec une énergie peu commune. Brillant, drôle, il bourre ses livres d’anecdotes savoureuses et possède un don inné pour flairer l’air du temps.

Son prochain essai portera sur la bureaucratie, «ce problème que la gauche n’ose pas regarder en face», explique-t-il à «l’Obs». Il y analysera la représentation de la bureaucratie dans la culture populaire, comme «Star Trek» («apothéose cosmique du léninisme»), Tolkien («une fantasy antibureaucratique») ou «Harry Potter» (qui marquerait la «rebureaucratisation» de l’heroic fantasy). Quant au suivant, ce sera une vaste fresque sur l’histoire de la domination, en collaboration avec un archéologue.

Deux projets excitants, certes, mais dont l’ambition inquiète un peu. Car si nul ne nie le sérieux de ses travaux, force est d’admettre que Graeber écrit vite, et parfois trop vite. Il serait dommage qu’une pensée aussi inventive, capable de critiquer la frénésie moderne sans être passéiste, finisse par succomber à ce qu’elle dénonce.

Graeber, de Yale à la LSE

« Aux Etats-Unis, il y a des milliers d’universitaires marxistes d’une tendance ou d’une autre, mais à peine une douzaine prêts à s’identifier ouvertement comme anarchistes», observe Graeber. Entre l’université américaine et l’intellectuel activiste, les relations ne sont pas au beau fixe.

A la fin des années 1980, étudiant doué mais désargenté, il est repéré par Pierre Bourdieu, de passage au département d’anthropologie de Chicago. Invité à Paris par le sociologue français, il ne trouve pas le financement: premier rendez-vous manqué. Une bonne décennie plus tard, Bourdieu cherche à le joindre. Le coup de fil est fixé au… 11 septembre 2001. Ce jour-là, à Manhattan, où vit Graeber, toutes les lignes sont coupées. Bourdieu meurt peu après.

Entre-temps, Graeber a été recruté par la prestigieuse université de Yale, où il devient le chouchou des étudiants. En 2005, la direction décide de ne pas renouveler son contrat. A cause de son militantisme ? Ou du caractère peu académique de ses travaux ? Difficile à dire. Le gratin de l’anthropologie mondiale se mobilise, en vain.

Viré, blacklisté dans toutes les universités américaines, il traverse des années difficiles. C’est à la London School of Economics (LSE) qu’il trouvera asile, grâce à son collègue et ami Keith Hart. «Ce n’est sûrement pas évident d’être en même temps un gros bonnet d’une université classée à droite et un militant qui se bat contre la police dans la rue», sourit Hart.

Ce repêchage est-il l’indice d’un retour en grâce de l’anarchisme ? Les signaux, en tout cas, se multiplient. En France, l’universitaire Philippe Corcuff a rallié ce courant de pensée, dans lequel il voit un ressourcement possible pour la sociologie.

Elle s’est construite sous le règne de l’Etat-nation. Je propose un anarchisme méthodologique qui permette de suspendre ce cadre, au moins le temps de réfléchir.

Aux Etats-Unis, James Scott, lui aussi professeur de Yale, a publié un ouvrage qui a fait sensation, «Zomia ou l’art de ne pas être gouverné». Il y décrit les peuples qui se sont retirés sur les hauts plateaux indochinois pour échapper aux pouvoirs centraux. Dans sa dernière livraison, la revue «Critique» consacre un dossier aux «Ingouvernables». Interviewé, Scott affirme: «Les anarchistes ont été les premiers à ne pas se laisser duper par l’Etat moderne.» Et l’historien Patrick Boucheron note :

La philosophie politique sous-estime systématiquement la capacité des acteurs à agir dans le dos du pouvoir.

Apprendre à penser hors de l’Etat : beau programme pour l’université de demain !

Eric Aeschimann

(1) Lire notamment l’entretien donné par Pierre Clastres en 1974 à la revue «l’Anti-mythes», republié en 2012 chez Sens & Tonka.

Source : « l’Obs » du 13 novembre 2014.

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