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« Nous allons vers une économie hybride entre capitalisme et partage », Enquête

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« Nous allons vers une économie hybride entre capitalisme et partage »

Jeremy Rifkin.

Dans son dernier livre, l’essayiste américain Jeremy Rifkin annonce l’« éclipse » du capitalisme, obligé de s’adapter à la montée en puissance de l’économie collaborative. Il milite aussi pour une régulation des géants du Net.

Vous aviez déjà prédit la fin du travail, la troisième révolution industrielle ou le déclin de la propriété individuelle. A présent, votre nouveau livre annonce le déclin du capitalisme. Vous n’avez pas l’impression d’aller trop loin ?

Je ne fais que mettre en évidence des tendances qui émergent : quasiment tout ce que je décris existe déjà, du moins en partie. Nous commençons à voir l’émergence d’un nouveau système, lié à l’économie du partage. C’est encore très neuf, très petit, mais c’est le premier système économique qui apparaît depuis le capitalisme et le socialisme ! Aujourd’hui, l’économie collaborative se développe en parallèle de l’économie capitaliste, et les frontières sont encore floues : parfois les deux systèmes cohabitent, parfois ils se concurrencent. Je pense que, dans trente ou quarante ans, le capitalisme sera toujours là, mais qu’il aura été transformé par l’économie collaborative et que les deux modèles en tireront des bénéfices. Nous allons vers une économie hybride.

Quel est le risque pour les entreprises ?

Les entreprises ne disparaîtront pas. Mais la plupart des groupes qui survivront seront ceux qui agrégeront les productions des individus et des communautés, comme le font aujourd’hui Google, Twitter ou Facebook. On voit déjà cela dans le numérique et l’information, mais ce phénomène arrivera aussi dans les transports ou l’énergie. Et cela va poser une question essentielle : comment réguler ces agrégateurs pour éviter les monopoles ?

Vous n’annoncez donc pas vraiment la fin du capitalisme, mais son évolution vers un modèle inédit…

Oui, et cela arrive déjà. Ce qui va l’accélérer, c’est ce que j’appelle le « coût marginal zéro ». Nous sommes face à un paradoxe qui est au coeur même du capitalisme et que ni Marx ni Keynes n’avaient anticipé : la « main invisible » des marchés a triomphé, mais ce triomphe va donner naissance à un monde où le coût marginal (coût de la dernière unité produite, NDLR) devient presque nul pour certaines catégories de biens et de services – ceux-ci sont alors si abondants qu’ils échappent aux lois du marché.

Thomas Piketty, dont le livre est sorti aux Etats-Unis en même temps que le vôtre, affirme au contraire que le capitalisme ne s’est jamais aussi bien porté qu’au XXIe siècle…

J’ai aimé son livre, mais je pense qu’il se trompe. Il est très doué pour mettre en évidence ce que nous savons déjà : la baisse des revenus fiscaux, la concentration des richesses… Mais il rejette le déterminisme technologique, il pense que les rapports économiques dépendent uniquement des interactions entre êtres humains. Il y a une naïveté incroyable à ne pas voir que les changements technologiques redistribuent le pouvoir économique ! Pour Piketty, la concentration des richesses est liée à des acteurs individuels, qui s’allient aux politiques pour retirer un maximum de profit. Il ne voit pas que ce sont les plates-formes technologiques actuelles qui autorisent cette concentration.

Vous affirmez que la crise actuelle n’est pas financière, mais énergétique. Pourquoi ?

Le problème, c’est que le pétrole ne redeviendra jamais bon marché. Or toute la deuxième révolution industrielle reposait sur les énergies fossiles, que ce soit pour les transports, les matériaux avec le plastique et les textiles synthétiques, ou l’agriculture avec les engrais chimiques. Quand le baril de pétrole a atteint 147 dollars, en juillet 2008, les prix sont devenus si élevés que les gens ont arrêté d’acheter – ce qui a entraîné la crise. Depuis, à chaque ralentissement de l’économie mondiale, les prix du pétrole descendent. Dès que l’économie repart, les prix du pétrole remontent et l’économie ralentit de nouveau. Il n’y a aucune raison que cela change.

Dans le même temps, le gaz de schiste a contribué au redressement de l’économie américaine…

Le gaz de schiste n’est qu’une bulle, c’est la seconde ruée vers l’or – avec un phénomène identique : les concessions sont achetées pour une exploitation de très court terme, de l’ordre de dix-huit mois. Actuellement, toutes les réserves sont exploitées en même temps, ce qui fait chuter les prix. Même le département de l’Energie américain pense que les prix remonteront à partir de 2019-2020, car les réserves accessibles seront épuisées. Le problème, c’est que cela a fait perdre cinq années où nous avons investi dans l’exploitation de gaz non conventionnel au lieu d’investir dans la transition énergétique, ce qui est dramatique pour l’avenir de notre planète. Le gaz de schiste n’a fait que retarder notre entrée dans la nouvelle révolution industrielle.

En face, l’Europe n’exploite pas de gaz de schiste, mais elle n’investit pas beaucoup non plus. Pourquoi ?

En Europe, c’est l’austérité qui pose problème. Bien sûr, il faut couper dans les dépenses, s’adapter au marché mondial, comme Schröder l’a fait en son temps. Mais cela ne suffit pas. Si l’Europe reste avec des outils de communication, de transport et d’énergie qui datent du siècle dernier, son économie ne repartira pas. Je pense cependant que plusieurs pays sont en train de se préparer à la troisième révolution industrielle, notamment l’Allemagne. A l’autre bout du monde, la Chine le fait aussi.

Au-delà des énergies renouvelables, vous affirmez qu’Internet sera au coeur de la troisième révolution industrielle…

Internet est en train de se transformer pour devenir non seulement une plate-forme de communication, mais aussi une plate-forme de gestion de l’énergie et une plate-forme de gestion des objets physiques, avec l’Internet des objets, qui va révolutionner les transports et la logistique. Certaines entreprises l’ont compris, comme Cisco, GE, Siemens, IBM… Elles installent des capteurs à tous les niveaux de la chaîne de valeur, dans les usines, les entrepôts et même sur les terres agricoles. En 2030, il y aura 100.000 milliards de capteurs, connectant chaque objet à un immense réseau global. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, cela permettra de démocratiser vraiment la vie économique.

Qu’entendez-vous par « démocratiser » ?

Aujourd’hui, 40 % de l’humanité est connectée. Et ce n’est qu’un début : une entreprise chinoise propose un smartphone à 25 dollars, ce qui veut dire que, même en vivant avec 2 dollars par jour, il sera possible d’avoir un smartphone. N’importe qui, riche ou pauvre, pourra se connecter à l’Internet des objets et devenir un « prosommateur », à la fois producteur et consommateur. C’est ce qui se passe déjà dans la culture, où des jeunes diffusent des vidéos ou des chansons à un coût proche de zéro, sans copyright, dans un modèle de partage et en court-circuitant les maisons de disques ou les chaînes de télévision. Cela arrivera ensuite dans l’énergie : avec le solaire ou l’éolien, des millions de personnes produisent déjà leur propre énergie. Le même phénomène se produira dans les transports, dans les services, et même dans les objets physiques avec l’impression 3D, qui n’en est qu’à ses balbutiements.

Mais quand les jeunes échangent des vidéos sur YouTube, pour reprendre votre exemple, les bénéfices reviennent essentiellement à une grande entreprise… Comment rémunérer les « prosommateurs » dont vous parlez ?

C’est vrai que des entreprises comme Google, Facebook ou Twitter se sont développées en créant et enmaintenant des plates-formes, en agrégeant les contenus et les services, ce qui fait qu’aujourd’hui les données transitent par leurs « pipelines » pour leur seul profit. Mais, pour moi, c’est du déjà-vu. Cela est arrivé au début de l’industrialisation, au XIXe siècle : les propriétaires des grandes usines ont concentré la production, concurrencé les artisans, et cela a entraîné une paupérisation. Mais, ensuite, partout dans le monde, les travailleurs ont réalisé que le seul moyen de survivre était de créer des syndicats et, collectivement, de pousser les industriels à leur accorder une rémunération juste. La prise de conscience sera la même pour les acteurs d’Internet. Déjà, la Commission européenne s’est emparée de sujets comme Google, la neutralité du Net, la protection des données personnelles…

Google investit aussi dans l’économie collaborative, avec Uber, mais il garde une vision extrêmement capitaliste…

C’est une réponse que l’on me fait souvent : le capitalisme ne va pas décliner, il va seulement changer de forme. Mais, pour chaque Google, il y a un Wikipedia, qui est l’un des dix sites les plus visités au monde. Ce que je dis, c’est que les nouveaux géants venus d’Internet basent leur succès sur les créations communes des internautes, au détriment des autres industries. Je pense donc qu’il faudra les traiter comme des « commodities » mondiales. A l’avenir, il faudra exiger d’eux de la transparence, de la sécurité pour les données et des garanties sur la vie privée. Ils sont devenus si importants qu’il faudra qu’ils acceptent une régulation.

Combien de temps faudra-t-il avant d’aboutir à cette régulation ?

Dans quelques années, l’ensemble de l’humanité sera connecté à l’Internet des objets, avec l’opportunité de démocratiser la vie économique à très grande échelle. Peut-on imaginer que l’ensemble de l’humanité reste silencieux, et laisse une poignée de grandes entreprises avoir le monopole de leurs contenus, de leurs informations ? Je pense que les internautes vont s’organiser, qu’une prise de conscience va aboutir à une déclaration des droits numériques qui empêchera les nouveaux monopoles de capter l’essentiel de la valeur. Avec les outils actuels, cela peut être relativement facile à organiser, beaucoup plus que quand j’ai commencé ma carrière d’activiste il y a quarante-cinq ans ! Ce sera une lutte longue et compliquée, mais je pense que, à la fin, Google, Facebook ou les autres devront être régulés.

Benoît Georges, Les Echos

Son actualité

Consultant, il conseille des gouvernements et des collectivités locales (dont la région Nord – Pas-de-Calais depuis 2012) pour établir des plans d’action vers une économie postcarbone.
Sorti en avril dernier aux Etats-Unis, son dernier livre, « La Nouvelle Société du coût marginal zéro », vient d’être publié en France (Les Liens qui Libèrent, 510 pages, 26 euros).

Son parcours

Diplômé de la Wharton School de l’université de Pennsylvanie, Jeremy Rifkin a cofondé en 1977 la Foundation on Economic Trends, qui étudie l’impact des nouvelles technologies sur l’économie et l’environnement.
Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages de prospective, dont « La Fin du travail » (1995), « L’Age de l’accès » (2000), « L’Economie hydrogène » (2002) et « La Troisième Révolution industrielle » (2011).

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