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L’effondrement, analyse critique du livre

https://jeanneemard.wordpress.com/2015/08/10/leffondrement/

L’effondrement

collapsologie

Quand j’ai écrit un billet sur le livre Destruction massive – Géopolitique de la faim de Jean Ziegler, je n’ai pas pu faire autrement que de le qualifier de livre d’horreur. Bien que l’image était selon moi bien choisie, elle s’applique encore plus à Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes de Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Le début

«Tout le monde a su que le GIEC avait publié un nouveau rapport sur l’évolution du climat en 2014, mais a-t-on vu un réel débat sur ces nouveaux scénarios climatiques et sur leur implication en termes de changement social? Non, bien sûr. Trop catastrophiste.»

Cette citation, tirée de l’introduction du livre, met bien la table pour la suite. Comment cela se fait-il que la population et les politiciens n’aient pas réagi davantage face à ce rapport plus qu’inquiétant? Avant d’aborder ce genre de question, les premiers chapitres présentent plutôt le portrait de la situation actuelle et à venir de façon prévisible.

Pour les auteurs, l’effondrement est «le processus à partir duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis (à un coût raisonnable) à une majorité de la population par des services encadrés par la loi». Il s’agit d’un processus à grande échelle irréversible, mais ce n’est pas la fin. On ne sait pas trop à quoi aura l’air la suite, mais, selon l’ampleur et la soudaineté de cet effondrement «la situation pourrait devenir incommensurablement catastrophique», le mot le plus important ici étant «pourrait»…

L’état des lieux ou les prémices d’un effondrement

Dans la première partie du livre, les auteurs présentent l’état des lieux. Je ne ferai ici que mentionner leurs principaux constats. Le premier d’entre eux est que la croissance exponentielle que l’économie mondiale a connue au cours des derniers siècles fera face à un plafond, soit la capacité de charge de la Terre. Ce plafond se concrétise par des limites et des frontières.

Les limites sont des quantités maximales à la fois de stocks (énergies fossiles, matières premières, etc.) et de flux (eau, bois, aliments, etc.), renouvelables certes, mais qu’on exploite à des rythmes supérieurs à leur capacité de régénération. Les frontières sont les seuils à ne pas dépasser «sous peine de déstabiliser et de détruire les systèmes qui maintiennent notre système en vie»: climat, écosystèmes, etc. Sachant que l’atteinte d’une seule des limites et le dépassement d’une seule des frontières suffiraient à sérieusement déstabiliser la civilisation, on peut imaginer les conséquences de l’atteinte de plusieurs limites et du dépassement plusieurs frontières simultanément.

– Les limites

L’énergie est au cœur de toute civilisation, surtout «industrielle et consumériste» comme la nôtre. Or, la principale source d’énergie, le pétrole, a déjà atteint son pic. Certes d’autres gisements sont découverts, mais ils sont beaucoup moins productifs. Sans énergie accessible, «c’est la fin de l’économie telle que nous la connaissons : les transports rapides, les chaînes d’approvisionnement longues et fluides, l’agriculture industrielle, le chauffage, le traitement des eaux usées, Internet, etc.».

Certaines des matières premières les plus utilisées par notre économie sont aussi à leur pic de production, notamment l’argent, le lithium, l’indium, le phosphate et… l’eau potable! Et, ces ressources sont difficilement remplaçables (surtout pas l’eau!), car la recherche d’autres ressources et leur exploitation exigeraient plus d’énergie, énergie ayant elle-même atteint son pic… Les auteurs concluent : «Nous vivons donc probablement les derniers toussotements du moteur de notre civilisation industrielle avant son extinction».

– Les frontières

  • le climat et la diversité : l’importance des conséquences du réchauffement climatique est relativement bien connue. Seule l’ampleur du réchauffement est encore incertaine. On sait qu’il aura des effets négatifs sur l’approvisionnement en eau, sur le rendement agricole, sur les courants marins et sur la perte de biodiversité (dont les conséquences sur les interactions écologiques ne sont pas suffisamment médiatisées, notamment sur la qualité de l’air, la séquestration du carbone, la fertilité des sols, le recyclage des déchets, la pollinisation et la prévention des maladies infectieuses), effets qui pourraient déboucher sur la sixième extinction. Les auteurs précisent que certaines régions du monde subiront le réchauffement climatique de façon encore plus dramatique que d’autres, notamment l’Inde, le Pakistan et le Bengladesh, élargissant encore les inégalités entre pays et à l’intérieur des pays. La possibilité d’un retour du cycle classique suivant bien des catastrophes ne doit pas être occultée : famines, maladies et guerres;
  • l’acidification des océans : conséquence des émissions de gaz à effet de serre, l’acidification des océans menace carrément la vie marine et l’alimentation humaine, tout en réduisant la capacité des océans à absorber le gaz carbonique de l’atmosphère, accentuant ainsi l’ampleur du réchauffement climatique;
  • la réduction de l’ozone stratosphérique : cette frontière nous est apparue de façon bien nette dans les années 1970; elle est peut-être moins d’actualité de nos jours, mais le dépassement de cette frontière demeure inquiétante et certains facteurs la menacent encore;
  • la perturbation du cycle du phosphore et de l’azote : le déversement de ces produits dans la nature, surtout dans les activités agricoles, est trop intense pour permettre à la nature de les absorber; on assiste donc à l’eutrophisation des eaux : l’eau n’est plus potable, les cyanobactéries (ou algues bleues) toxiques pour les humains et les animaux non humains se multiplient, la faune aquatique meurt par manque d’oxygène, etc.
  • la charge en aérosols atmosphériques : certains de ces aérosols menacent la couche d’ozone; on ne connaît pas encore toutes les conséquences de leur multiplication, due entres autres à la combustion de carburants fossiles;
  • la consommation d’eau douce : la limite d’utilisation n’est pas atteinte, mais elle s’approche, surtout en raison de la croissance de la population, de son utilisation dans l’agriculture et du changement climatique; son dépassement aurait bien sûr des conséquences catastrophiques (même cet adjectif extrême semble doux par rapport aux conséquences du manque d’eau douce); 80 % de la population serait actuellement exposée à des pénuries, notamment dans les deux pays les plus peuplés de la planète, l’Inde et la Chine;
  • le changement d’affectation des terres : comme la baisse du couvert forestier, un des plus importants puits de carbone;
  • la pollution chimique et atmosphérique : on parle ici des effets des produits chimiques de synthèse sur la santé humaine (et des animaux non humains), effets très inquiétants chez les femmes enceintes et leur embryon, et chez les enfants, mais aussi chez les abeilles (pesticides) et bien d’autres animaux (les papillons monarques, par exemple). La pollution atmosphérique menace les habitants des grandes villes et force même l’arrêt de l’activité économique de façon de plus en plus fréquente.

De ces neufs frontières, quatre auraient déjà été dépassées, alors que le dépassement des deux premières suffisent pour «faire basculer la vie humaine». Comme on l’a vu, ces frontières sont en grande partie liées : le dépassement d’une frontière entraîne le dépassement d’autres frontières.

Les autres chapitres

Le reste du livre aborde d’autres aspects de la question, expliquant par exemple pourquoi nous ne réagissons pas davantage à cette menace qui donne froid dans le dos (il est temps que je finisse ce billet…). Les auteurs abordent entre autres :

  • les verrouillages socio-techniques : ceux-ci expliquent qu’on reste pris avec des technologies inadéquates parce que celles-ci sont bien implantées et qu’il est trop difficile socialement de les changer; ce concept s’applique aussi bien au désir de la croissance infinie qu’à la difficulté de changer son mode de vie (lâcher l’auto, cesser de prendre l’avion, ralentir l’étalement urbain, etc.);
  • la fragilité des systèmes complexes : ces systèmes sont liés à la finance (on l’a vu lors de la crise débutée en 2007), à l’économie, aux flux tendus (système appelé souvent «just in time», qui fait en sorte qu’on garde de moins en moins de stocks et qu’un retard dans la livraison d’une seule des matières utilisées pour la production d’un bien ou d’un service peut paralyser cette production), aux chaînes d’approvisionnement, aux infrastructures, etc. Il suffit parfois d’un événement à première vue anodin pour que ces systèmes, fortement interdépendants, s’enrayent avec des conséquences toujours importantes, parfois dramatiques. Cela laisse penser que, quand l’effondrement commencera, il s’aggravera rapidement (un genre de moment Minsky nullement spécifique à la finance…), un peu comme le coyote qui reste suspendu dans les airs jusqu’à ce qu’il réalise sa situation et tombe dans le vide…
  • les prévisions du moment où l’effondrement aura lieu (ce que les auteurs refusent avec raison de faire);
  • les signaux avant-coureurs (qui peuvent provenir de différentes sources);
  • les modèles de prévisions : comme celui du Club de Rome (World 3), qui fonctionne vraiment trop bien, même s’il date de plus de 40 ans, et dont les prévisions sont loin d’être réjouissantes;
  • les stades de l’effondrement : il est fort possible que l’effondrement se réalise dans cet ordre : finance, économie, politique, société et culture (auxquels s’ajouterait l’écologie);
  • la psychologie de l’effondrement : ou pourquoi tant de personnes ne croient pas l’effondrement probable : les barrières cognitives (nous avons évolué en nous inquiétant des dangers à court terme, concrets et visibles, pas des dangers conceptuels à long terme), le déni, etc.
  • les types de réactions : du jemenfoutisme au survivalisme en passant par l’aquoibonisme et le catastrophisme (le terme «collapsologie» utilisé par les auteurs m’irrite…);
  • les réactions humaines : nous entraiderons-nous ou nous entretuerons-nous? Les auteurs penchent pour la première possibilité, mais ne peuvent en être certains…
  • les voies de sortie : il n’y en a pas vraiment, quoique les auteurs appuient les adeptes de la décroissance, car un effondrement graduel auquel on s’adapte est préférable à l’effondrement brutal auquel peu de gens pourront s’adapter.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Pour moi, la question ne se pose pas, il s’agit d’une lecture essentielle. Je ne prétendrai pas avoir appris beaucoup d’éléments sur les dangers auxquels la survie de l’espèce humaine fait face, mais aucun livre que j’ai lu avant cela, même pas l’excellent Tout peut changer, Capitalisme et changement climatique de Naomi Klein (dont j’ai parlé dans ce billet), ne présente les facteurs qui nous mènent à l’effondrement de façon aussi claire et en faisant des liens aussi pertinents entre tous ces facteurs.

Cela dit, attendez-vous à quelques frissons. On a beau savoir ce qui nous attend, se le faire présenter de façon aussi crue peut quand même nous ébranler. Malgré tout, cette lecture demeure essentielle, car ce n’est qu’avec cette connaissance qu’on peut avoir une petite possibilité d’amoindrir les effets de l’effondrement qui est, lui, inéluctable.

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