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L’homme, une espèce irrationnelle

Le processus cognitif humain serait principalement irrationnel

« Les fondements de notre civilisation occidentale reposent sur le postulat que nos décisions sont parfaitement rationnelles et raisonnées. Or, rien n’est moins sûr. Depuis le milieu du XXe siècle, de nombreuses expériences de psychologie expérimentale et d’économie mettent en évidence que la rationalité de l’espèce humaine est souvent prise en défaut! »

« … si la rationalité est un leurre, c’est que notre cerveau n’est tout simplement pas conçu pour penser rationnellement. »

« La grande majorité des sujets testés, qu’ils soient humains, singes, chacals ou pigeons, se comportent de manière irrationnelle. »

Selon cette étude et de nombreuses autres citées dans l’article, il semblerait que le processus cognitif de l’espèce humaine soit irrationnel, comme celui de nombreuses espèces observées. Mais le consensus ne semble pas être absolu, comme nulle part en science rationnelle d’ailleurs…

En effet, la cognition est inévitablement plus complexe et doit être étudiée en tenant compte d’une foule d’aspects dont l’évolution de l’espèce, la croissance de l’individu, le contexte culturel et psychosocial, son cheminement d’apprentissages, la capacité plastique de son cerveau, sa génétique individuelle et une foule d’autres facteurs qu’aucune recherche n’a encore pu identifier parce qu’elle doit intégrer plusieurs domaines des sciences. Et peu de scientifiques procèdent de manière intégrée avec les autres sciences dans leurs recherches…

De plus, les graves défauts conceptuels de l’environnement social agissent comme des limitations, voire des freins aux efforts de recherche qui pourraient contribuer à faire avancer la science dans ce domaine. En effet, plus la pression fiscale de la croissance économique monétaire capitaliste est forte, plus la science est déviée vers la science appliquée ou corrompue au bénéfice des corporations.

Le ralentissement du progrès scientifique qui en découle provoque une augmentation des risques de survie de l’espèce par ignorance des faits, ce qui favorise d’autant les comportements irrationnels!

Comment un environnement social supposément rationnel peut-il fonctionner adéquatement si la population qui compose la société est irrationnelle?

Nos observations à l’IRASD tendent à démontrer effectivement que non seulement l’environnement social n’est pas totalement rationnel, mais qu’il fonctionne de manière aussi irrationnelle que les humains qui l’ont conçu!

On peut alors se demander par quel miracle un environnement social partiellement rationnel peut-il avoir été conçu par des individus irrationnels?

En analysant les jalons historiques qui ont contribué à établir graduellement les fondations de l’environnement social humain, on constate que les individus qui ont amené les principaux concepts et mécanismes de société semblent avoir eu une cognition rationnelle plus développée que la moyenne.

Toutefois, la carence généralisée chez l’homme à la cognition intégrée ne lui a pas permit d’être totalement rationnel, ce qui explique l’échec total de l’intégration de l’espèce humaine en symbiose avec son environnement biophysique.

Ces constats permettent de supposer que seul un environnement social conçu spécifiquement pour contraindre les extrêmes d’irrationalité peut endiguer les écarts décisionnels observés qui mettent actuellement en péril la pérennité de la civilisation et la survie de l’espèce humaine.

La conception architecturale d’un tel modèle de société ne peut se faire qu’en adoptant une démarche extrêmement rationnelle inspirée de l’approche scientifique et faisant intervenir les connaissances démontrées comme fiables cumulées par l’humanité.

Ce processus implique une recherche très exhaustive et de longue haleine et la collaboration de nombreux chercheurs de tous les domaines des sciences naturelles et sociales pour constituer une compréhension suffisamment large du système terre-homme-société.

Seule cette compréhension peut ouvrir la porte à une démarche d’architecture rationnelle pour l’élaboration de concepts et mécanismes de société favorisant un environnement social rationnel qui permet un progrès durable de la civilisation et une évolution équilibrée de l’espèce tout en maintenant les équilibres entre l’humain, sa société et son environnement biophysique.

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http://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2016/03/matiere-decision

Matière à décision

[Thomas Boraud coprésidait le 16e Forum international Science et société de l’Acfas, en novembre 2015, à Montréal. Il participait, entre autres, à l’atelier Cerveau et libre arbritre, y a-t-il un pilote dans l’avion? Nous avons profité de sa présence pour l’inviter à nous présenter son dernier ouvrage dans la présente rubrique.]

Les fondements de notre civilisation occidentale reposent sur le postulat que nos décisions sont parfaitement rationnelles et raisonnées. Or, rien n’est moins sûr. Depuis le milieu du XXe siècle, de nombreuses expériences de psychologie expérimentale et d’économie mettent en évidence que la rationalité de l’espèce humaine est souvent prise en défaut !

J’ai décidé d’écrire ce livre pour apporter un substrat neurobiologique aux explications éthologiques généralement avancées pour expliquer ce constat : si la rationalité est un leurre, c’est que notre cerveau n’est tout simplement pas conçu pour penser rationnellement.

Tester l’irrationalité

Imaginez que je vous demande de choisir entre deux machines à sous de ma fabrication. Je vous explique qu’avec chacune, vous avez une probabilité de gagner 1 euro à chaque essai. Cette probabilité, que vous ignorez, est fixe pour chaque machine et différente d’une machine à l’autre (par exemple l’une a une probabilité de 0,3 de vous faire gagner, l’autre de 0,6). Vous avez le droit de jouer une trentaine de fois. Quelle sera votre stratégie? Il y a fort à parier que vous choisirez d’abord au hasard ou sur des critères non pertinent (la bleue, par exemple, parce que c’est votre couleur préférée) et ensuite, en vous basant sur les gains obtenus pendant les premiers essais, vous choisirez préférentiellement celle qui vous a rapportée le plus.

Tout l’intérêt de cette étude résulte dans ce terme préférentiellement. À la fin de l’étude, vos gains seront supérieurs à ce qu’ils seraient si vous aviez choisi au hasard : vous aurez appris. Mais de temps en temps, vous continuerez à choisir l’autre machine alors que la raison voudrait que vous vous concentriez sur la machine qui rapporte le plus souvent. Ne vous inquiétez pas, vous n’êtes pas seuls. La grande majorité des sujets testés, qu’ils soient humains, singes, chacals ou pigeons, se comportent de cette manière « irrationnelle ». Ce comportement sous optimal n’est qu’un des multiples exemples des limites de la rationalité que l’on peut mettre en évidence expérimentalement.

«La grande majorité des sujets testés, qu’ils soient humains, singes, chacals ou pigeons, se comportent de manière irrationnelle ».

Les Lumières n’ont pas tout éclairé…

Depuis l’Antiquité, l’opposition entre le cœur et la raison est au centre des préoccupations de la philosophie occidentale. Mais le débat n’a vraiment pénétré la société qu’assez tard. Jusqu’à l’époque moderne, l’homo occidentalis se différenciait peu de ses congénères des autres cultures en se pensant guidé par des forces supérieures (Fortune, destin, foi, etc…). C’est l’avènement des Lumières au XVIIIe siècle et son aspiration à l’universalité qui va contribuer à la propagation de la rationalité. Pendant les deux siècles suivants, les occidentaux ont acquis ainsi progressivement le statut d’individus rationnels et raisonnés qui légitime, entre autres, leur indépendance politique.

Or la rationalité est elle à peine élevée comme principe fondateur de notre civilisation que ce bel édifice est mis à mal vers le milieu du XXe siècle. En utilisant des approches différentes, économistes et psychologues expérimentaux ont convergé vers le constat que les principes qui régissent les processus de décision ne sont pas complétement rationnels. Ce phénomène peut prendre plusieurs formes. Maurice Allais, à titre d’exemple, a montré que les sujets ne choisissaient pas entre plusieurs loteries de façon cohérentes (et même des prix Nobel d’économie se sont laissé avoir à son désormais célèbre paradoxe). Plus tard, Tversky et Kahneman ont montré que les sujets ne choisissent pas la même option si le problème est présenté différement (phénomène de cadrage). Récemment Tali Sharrot a mis en évidence que nos capacités d’apprentissage étaient perturbées par un incorrigible optimisme. Il ne s’agit ici que de trois exemples parmi de nombreuses mises en évidence de ce constat qui désole les économistes : l’homme n’est décidément pas rationnel dans ces choix. Il n’est d’ailleurs pas le seul puisque que le protocole des bandits-manchot, que j’ai décrit à travers l’exemple des machines à sous, consacre l’irrationalité de l’ensemble du règne animal.

Un problème, trois approches

Pour les comportementalistes, l’explication est à chercher dans les comportements d’exploration : la pression évolutive aurait sélectionné les conduites qui anticipent d’éventuelles modifications des conditions environnementales. Le sujet échange ainsi un peu d’efficacité immédiate contre de l’information qui peut lui servir plus tard. Pour les économistes la réponse est plus complexe. Il s’agit d’une incapacité à appréhender la totalité des options du problème, associée à des biais qui obscurcissent le jugement.

Mais la vraie réponse est à rechercher dans le substrat de nos décisions : le cerveau. Dans cette optique, j’aborde le problème en le réduisant à une question fondamentale : « Qu’est ce que décider à l’échelle du tissu nerveux? ». C’est là se poser la question de l’émergence du processus de décision.

«Qu’est ce que décider à l’échelle du tissu nerveux? C’est là se poser la question de l’émergence du processus de décision».

La neurodécision et le hasard

Pour étudier la décision à l’échelle des réseaux de neurones, il nous faut réduire sa définition à l’essentiel : un choix entre deux ou plusieurs options. Grâce à cette approche volontairement réductionniste, nous pouvons mettre en évidence les principes qui permettent au système nerveux de produire des décisions.

Ces principes reposent sur des processus de compétitions entre plusieurs populations de neurones, chacune permettant de produire un comportement. La sélection de l’un de ces processus aux dépens des autres se fait par l’activation de certaines populations et l’inhibition de d’autres. Mais rien ne serait possible sans le hasard.

De fait, le moteur initial qui permet au système de basculer vers une décision ou une autre repose sur un processus aléatoire. L’apprentissage permettra ensuite de favoriser la décision la plus intéressante en fonction du contexte, mais il ne contrebalancera jamais totalement cette part d’aléatoire qui est intrinsèque au système de décision. On a constaté, par exemple, que ce système comporte beaucoup plus de bruit que le cortex moteur ou visuel. Il en résulte un système sub-optimal, si l’on s’en tient à des critères purement économiques, qui est incapable d’optimiser ses choix. Mais un système bruité est-il nécessairement un inconvénient?

Une mise en perspective évolutionniste permet d’identifier le réseau qui gère des décisions très élémentaires, dès les premiers vertébrés. Ce réseau se complexifie ensuite au fur et à mesure de l’évolution. L’apparition du cortex chez les mammifères et son extraordinaire développement chez les grands singes aboutissent à des capacités d’abstraction qui culminent chez l’espèce humaine. Cependant, cela ne modifie pas l’architecture initiale du réseau de la décision, et le processus conserve sa nature stochastique, ce qui limite la capacité de l’homo sapiens à raisonner de façon rationnelle.

Paradoxalement, cette prétendue irrationalité, une sorte de neuro-principe d’incertitude, n’est peut-être pas si désavantageuse qu’on pourrait le croire, car elle permet de basculer aisément d’un état à l’autre, et de modifier une décision promptement. De fait, il s’agit du prix à payer pour conserver une grande capacité d’adaptation qui est la principale marque de fabrique de l’espèce humaine.

«Paradoxalement, cette prétendue irrationalité, une sorte de neuro-principe d’incertitude, n’est peut-être pas si désavantageuse qu’on pourrait le croire, car elle permet de basculer aisément d’un état à l’autre, et de modifier une décision promptement».

Thomas Boraud, directeur de recherches au CNRS, est un neurobiologiste spécialiste de l’activité neuronale. Il dirige une équipe de recherche à l’Institut des maladies neurodégénératives de l’université de Bordeaux dont les travaux portent sur l’identification des substrats neurobiologiques des processus de prise de décision.

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